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International Justice Tribune (IJT)
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Buenos Aires, Argentina
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L'Esma, "une construction collective"

Published on : 5 May 2008 - 12:00am | By International Justice Tribune
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L'École de mécanique navale, connue sous le nom d'Esma, s'étend sur plus de huit hectares dans les plus beaux quartiers de Buenos Aires. Elle est entourée de parcs, de lacs, d'une rivière et d'un club équestre, à un jet de pierre d'un chemin de promenade fréquenté longeant le Rio de la Plata.

On y entre par l'avenue du Libérateur, l'artère principale de la capitale. Derrière la haute grille hérissée de pointes de fer noire se dresse le bâtiment principal, campé sur quatre colonnes grecques. Un large escalier de pierre monte du jardin manucuré. Des bouquets d'arbres et un ensemble de bâtiments se dispersent ensuite dans un parc immense et luxuriant, sillonné d'allées arborées.

Entre 1976 et 1983, durant la dernière et la plus dure des dictatures militaires d'Argentine, plus de 4 000 guérilleros, militants et dissidents ont été kidnappés et détenus en secret à l'Esma, où ils étaient sauvagement torturés. Quelques dizaines d'entre eux seulement ont survécu. Les autres étaient drogués puis jetés vivants par avion dans le delta du Rio de la Plata et sur la côte Atlantique. Si l'Esma est le plus célèbre des camps de concentration secrets d'Argentine, il était loin d'être le seul. Au total, plus de 15 000 personnes auraient "disparu" entre les mains des commandos de la mort soutenus par l'État durant la dictature. Quelque 500 enfants nés en captivité, dont l'identité a été confisquée, auraient été adoptés par des familles de militaires tandis que leurs parents naturels étaient exécutés *IJT-86+. Mais l'Esma était le plus actif de ces camps et, du fait de sa localisation, il a rapidement acquis après le retour à la démocratie en 1983 le statut de symbole de la répression militaire.

Lorsque l'écrivain argentin Miguel Angel Bonasso publie en 1984 "Mémoires de la mort" *Recuerdos de la muerte+, basé sur des récits de faits réels survenus à l'Esma, celui-ci devient instantanément un best-seller. Depuis lors, les grilles de l'Esma ont vu défiler d'innombrables manifestations en faveur des droits de l'homme. C'est aussi là, le 24 mars 2003, jour de commémoration du coup d'État militaire de 1976, devant une foule de 60 000 personnes, que le président Nestor Kirchner signe le décret présidentiel qui le transforme officiellement en mémorial. Ce jour-là, les portes de l'Esma sont restées grandes ouvertes. Les mères de disparus, leurs mouchoirs blancs sur la tête, ont pu arpenter les lieux dans lesquels leurs fils et leurs filles ont passé leurs dernières heures.

Il a fallu attendre ensuite trois ans pour que la Marine nationale quitte les lieux. Des problèmes bureaucratiques ont repoussé, selon l'armée, le transfert des différentes écoles et institutions hébergées à l'Esma. Des parents de l'École supérieure de la Marine, située dans des bâtiments de l'Esma n'ayant pas servi aux escadrons de la mort, ont mené campagne pour que certains bâtiments soient exclus du mémorial. Mais le gouvernement Kirchner, largement soutenu sur cette question, est resté de marbre. Finalement, en octobre 2007, la Marine a cédé les bâtiments au secrétariat national des Droits de l'homme, qui les a transférés à son tour à l'Institut mémorial. Cette institution, créée par une loi de 2002, est chargée de préserver les centres de détention clandestins de Buenos Aires.

"Beaucoup de gens ne voulaient pas travailler ici, mais quand les militaires ont quitté les lieux, nous avons eu un sentiment de conquête", dit Daniel Schiavi, qui supervise une équipe de cinq guides. Les visites se font sur rendez-vous seulement, en attendant que les bâtiments soient réhabilités. Le gouvernement compte sur l'ouverture du musée au public avant le bicentenaire de 2010, qui marquera les deux cents ans de la première déclaration d'indépendance de l'Argentine. L'Institut mémorial a trois directeurs, l'un désigné par le gouvernement, le second par la municipalité et le troisième par les organisations des droits de l'homme. La question principale fut de déterminer ce qu'on allait faire des bâtiments. Tandis que certains, en particulier les survivants de l'Esma, voulaient garder les lieux inchangés, d'autres comme les mères de disparus voulaient le transformer en un centre vivant et interactif, animé de débats, expositions, spectacles et programmes de recherche universitaires. "Nous ne voulons pas d'un musée parce que nous n'avons pas enterré nos enfants. Tant qu'ils ne nous disent pas où ils sont, de notre point de vue, nos enfants sont toujours vivants", explique Mercedes Moroño, une des responsables des mères de disparus.

Lieux préservés

Finalement, un compromis a été trouvé : le bâtiment à colonnes, le quartier des officiers et le bâtiment de quatre étages dans lequel les prisonniers étaient détenus resteront conservés, avec tous les signes rappelant le temps où il faisait office de camp de concentration. Dans le hall d'entrée du bâtiment principal sont exposées des photographies sorties clandestinement par un ancien prisonnier de l'Esma, Víctor Basterra. Il travaillait au centre de documentation de l'Esma, où il prenait des photos de prisonniers avant qu'ils ne disparaissent, qui servaient à fabriquer des faux documents destinés aux militaires. Au quartier des officiers, la visite commence par le sous-sol, où les prisonniers étaient d'abord emmenés. Là se trouvaient les salles de torture. Des spécialistes appliquaient des décharges électriques à leurs victimes, dont ils tentaient de couvrir les cris par des radios braillant de la musique pop. Au rez-de-chaussée, dans les quartiers dits d'"El Dorado", les membres des escadrons de la mort préparaient leurs attaques et organisaient les kidnappings. Au premier étage, lieu dénommé "la capuche", les prisonniers étaient détenus les yeux bandés dans des cellules de trois mètres sur dix. Au grenier se trouvait "la petite capuche", où ceux qui collaboraient avec les escadrons de la mort étaient détenus. Trois autres bâtiments sont préservés : "le garage", où les véhicules utilisés pour les kidnappings étaient entretenus ; "l'imprimerie", où les prisonniers étaient forcés de travailler au laboratoire photo ; et "l'infirmerie", où des prisonnières donnaient naissance à leurs bébés.

La gestion des autres bâtiments de l'Esma a été répartie entre plusieurs organisations. Les mères de disparus ont pris possession de l'ancienne École supérieure navale, qu'elles s'emploient à transformer en un centre culturel vivant dirigé par une chanteuse populaire, Teresa Parodi. L'École de guerre de la Marine et une annexe appelée "la boulangerie" hébergeront les Archives nationales de la mémoire et ses activités, ainsi qu'un centre culturel dédié au romancier disparu Harold Conti. Les dortoirs des élèves officiers abriteront une série d'expositions sur les droits de l'homme. L'association des grands-mères de disparus va établir le siège de sa Maison de l'identité à l'ancienne École nautique supérieure, où sera aussi logée la banque génétique rassemblant les échantillons de sang des familles de disparus restant à identifier. Les fils et filles de disparus (Hijos) se verront confier le pavillon Alfa, tandis qu'une branche dissidente des mères de disparus disposera du pavillon Delta. Parallèlement, un bâtiment situé derrière la place des Armes a été confié à l'Unesco, qui va y installer un Institut international pour les droits de l'homme, financé par les Nations unies, qui organisera conférences et symposiums internationaux. Ce bâtiment accueillera un Institut des politiques publiques, spécialisé dans les droits de l'homme, dirigé par l'entité économique du Mercosur.

Une nouvelle voie

"Nous ouvrons une nouvelle voie, car il n'existe aucune expérience semblable", déclare l'ancienne détenue Ana María Careaga, directrice de l'Institut mémorial représentant les ONG, dans un entretien donné au journal Pagina 12 en novembre 2007. "C'est le résultat de trente ans d'une bataille menée par les organisations de défense des droits de l'homme et d'autres acteurs de la société civile. Le fait qu'une entité autonome a été créée pour administrer une icône comme l'Esma, préserve ce lieu des changements politiques et perpétue le symbole de cette lutte."

Néanmoins, ce mémorial est encore loin d'être achevé. Jusqu'ici la ville a payé l'entretien du bâtiment et le gouvernement sa surveillance policière. Mais reste encore à faire adopter un budget définitif pour les projets du mémorial. "Bien que la décision appartienne à l'État, nous demandons la participation de tous, car la mémoire est une construction collective", déclare Judith Said, qui représente le gouvernement à la direction de l'Institut. De leur côté, les défenseurs des droits de l'homme veulent avant tout aller de l'avant. "Nous devons ouvrir les portes du mémorial aussi vite que possible", dit Patricia Valdez, la directrice d'Open Memory, l'une des premières associations à travailler sur ce projet.

IJT poursuit sa série thématique consacrée à cinq mémoriaux de génocide ou de crimes contre l'humanité. Après celui d'Halabja au Kurdistan irakien *IJT- 85], de Murambi au Rwanda [IJT-86], puis de Choeung Ek au Cambodge [IJT-87], voici celui de l'Esma, en Argentine.

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