Le juge chilien Juan Guzman Tapia a pris sa retraite de la magistrature en mai 2005. Il a instruit des centaines de plaintes déposées par des familles de disparus au Chili contre l'ancien dictateur Augusto Pinochet, au pouvoir de 1973 à 1990. De passage à Paris à l'occasion de la publication en français de ses mémoires, "Au bord du monde", il a accordé un entretien à IJT. Quelles sont les pressions les plus fortes que vous ayez subies pendant votre instruction du dossier Pinochet ?
Quand j'ai inculpé pour la première fois Pinochet, le 1er décembre 2000, Horacio Rojas, le chef du cabinet du ministre de la justice José Antonio Gomez, a été la première personne à me téléphoner, avec une insolence inouïe, en me disant : "M. Guzman, il faut laisser sans effet l'inculpation, vous comprenez bien qu'elle va contre la raison d'État." J'ai répondu : "Dites à la personne qui vous envoie que ce qu'il demande est digne d'un gouvernement autoritaire." Mais je ne pourrais pas vous dire qui était derrière.
Des pressions politiques ou judiciaires ?
Les pressions judiciaires ont été très fortes. Par exemple, j'ai recueilli le témoignage d'un officier de l'armée qui m'a donné beaucoup d'informations sur énormément de cas. J'ai gardé pendant des mois ces informations dans mes dossiers. Et finalement, quand la Cour suprême m'a demandé ces documents pour l'inculpation du général Arellano Starck [chef de la Caravane de la mort, groupe de 12 soldats ayant exécuté 75 personnes en 1973 à travers le Chili, ndlr], les procès verbaux de ce témoignage ont été divulgués à la presse chilienne. Je suis allé me plaindre auprès de la Cour suprême pour dire qu'il était incroyable que des documents aussi sérieux puissent être divulgués. Elle m'a puni d'un blâme, considérant que mon accusation était légère et que cette divulgation était due à mon propre désordre. J'ai été très sévèrement puni, ce qui a affecté ma carrière.
La Cour d'appel de Santiago a rendu, en juin, un non-lieu dans le dossier Condor et elle a levé l'immunité de Pinochet dans
l'affaire Riggs. Croyez-vous que Pinochet sera jugé un jour au Chili ?
Non, je ne crois pas. J'ai recueilli toutes les preuves que je pouvais, j'ai prononcé des accusations quand il le fallait. J'ai demandé quatre fois la levée d'immunité. Et quand les décisions d'inculpation arrivent soit devant la Cour d'appel ou devant la Cour suprême, elles décident que Pinochet a des capacités mentales perturbées ou insuffisantes pour faire face à un jugement. Cela a été décidé en 2002 par la Cour suprême par quatre voix contre une et en juin 2005 par la Cour d'appel, qui a décidé qu'il y avait autorité de la chose jugée concernant les facultés mentales de Pinochet et que l'on ne pouvait plus revenir dessus.
Comment l'expliquez-vous ?
Ce que je sais objectivement, c'est que le pouvoir judiciaire est encore divisé entre ceux qui se considèrent indépendants et démocrates et ceux qui continuent à considérer que Pinochet a été le sauveur du Chili. Je dirais qu'ils se répartissent plus ou moins à 50/50 parmi la trentaine de membres de la Cour d'appel de Santiago. En 1999-2000, il y a eu une réforme de la Constitution qui a beaucoup affecté le pouvoir judiciaire. Auparavant, les membres de la Cour suprême étaient proposés sur une liste de cinq candidats présentée au président de la République, qui en choisissait un parmi les cinq. Avec la réforme, le président propose toujours un nom, mais c'est le Sénat qui décide. À partir de là, les juges au Chili sont devenus politiques. Il faut faire de la politique pour être nommé. Surtout à la Cour d'appel, qui est "l'antichambre" de la Cour suprême et qui est devenue complètement politique.
Il existe une action judiciaire à l'encontre de Pinochet en France, où il pourrait être jugé par contumace en 2006 pour la disparition de plusieurs Français au Chili dans les années soixante-dix. Qu'en attendezvous ?
Même s'il est inculpé ici, même si la France demande l'extradition de Pinochet, je pense que le Chili ne l'acceptera jamais. Premièrement parce que je ne sais pas s'il existe un traité d'extradition entre la France et le Chili. Ensuite parce qu'il existe une norme de droit international privé, le "Codigo Bustamante", traité ratifié par le Chili [avec une vingtaine de pays d'Amérique centrale et du Sud, plus les États-Unis, ndlr], qui permet à un pays de ne pas livrer un de ses nationaux pour qu'il soit jugé à l'étranger. Pinochet serait donc jugé par contumace. Cela reste plutôt symbolique. S'il s'agit de punir quelqu'un, je ne vois pas comment un tel procès pourrait déboucher sur une punition. Peut-être y aura-t-il des actions civiles, pour obtenir une saisie de ses biens en vue d'éventuels dédommagements. Mais pénalement... Symboliquement, c'est très important qu'il y ait un jugement par contumace. Cela renforce le travail fait par la justice chilienne pour obtenir l'inculpation et le jugement de Pinochet. Mais pas seulement celui de la justice chilienne. Celui aussi du juge espagnol Baltasar Garzon [juge de l'Audiencia nacional espagnole qui a inculpé Pinochet en 1998, ndlr], de la justice belge, italienne, suisse, où il y a des plaintes contre Pinochet.
Après la décision récente du président Ricardo Lagos d'accorder la grâce à l'assassin d'un syndicaliste, condamné sous la dictature pour ce meurtre, vous avez dit de Lagos qu'il était "un engrenage de plus" dans un système qui accorde l'impunité.
C'est sûr. Lagos a été maladroit, mal conseillé. Je pense, comme il l'a dit mille fois, qu'il faut laisser les institutions faire leur propre travail. C'était prématuré. Les victimes de crimes si terribles ne méritent pas qu'il y ait un pardon sans qu'elles y participent. Il faut respecter les êtres humains et leur souffrance. Leur donner la possibilité de voir rendue la justice contre des gens qui ont commis des crimes. C'est une opinion tout à fait personnelle.
Le gouvernement a répondu que le Chili était un des pays les plus avancés en terme de vérité et de justice...
Grâce aux juges, pas grâce au président !
En Uruguay, les militaires au pouvoir sous la dictature sont poursuivis ; au Pérou, on juge Vladimiro Montesinos, l'ancien chef des services de renseignement pour crimes contre l'humanité. Le Chili n'est-il pas un peu en retrait ?
Le Chili a donné des preuves très évidentes qu'il veut rendre justice. Il y a eu de très nombreuses condamnations de généraux, colonels, autres membres de l'armée. Le Chili a vraiment donné un exemple. Mais le problème a été Pinochet. Nous avons avancé énormément dans l'interprétation d'une loi d'amnistie que, pendant la dictature, les juges appliquaient systématiquement. Jusqu'à penser que l'amnistie est inapplicable pour les crimes contre l'humanité. Dans ce sens-là, nous avons fait une longue route. L'Argentine a été ambiguë avec les lois de point final et d'obéissance due. Elle a été parfois pour et maintenant elle est contre l'impunité. Le Chili a été ambigu aussi, dans le sens où il y a eu des juges, des mouvements d'avocats, de familles de disparus qui ont mené une lutte contre l'impunité et que par contre, des membres du gouvernement, du Sénat et le Parlement en général ont fait tout le contraire. Ils ont freiné. Au Chili, on n'a toujours pas ratifié le Traité de Rome [traité d'adhésion à la Cour pénale internationale, ndlr]. Il y a des gens qui me téléphonent parfois et me disent : "Juan, est-ce qu'on peut parler par téléphone ?" Je leur dis : "Ecoutez, on n'est plus dans une dictature. Parlez absolument de tout." Mais non, la mentalité reste restrictive. Les gens continuent à avoir peur après dix-sept ans de dictature.
Croyez-vous à l'efficacité d'une justice universelle pour sanctionner les violations des droits de l'homme ?
Évidemment. La preuve principale, c'est Baltasar Garzon qui l'a donnée en utilisant la compétence universelle octroyée par le code pénal espagnol. Pinochet a été arrêté pendant 540 jours en Angleterre à cause de la demande d'extradition présentée par Garzon. En matière de lutte contre l'impunité, le principe de subsidiarité de la justice internationale est le meilleur outil qui ait été inventé. C'est une grande innovation, qui va pousser les dictateurs à réfléchir à deux fois avant de commettre des crimes.
Dans le cas de Pinochet, êtes-vous désabusé ?
La justice chilienne a perdu l'occasion de prouver au monde qu'elle est indépendante, souveraine. Je me suis rendu compte que c'est un service public où n'importe quelle intervention peut avoir lieu. Au sujet de Pinochet, je pense que même s'il n'a pas été jugé, ces dernières années ont été un enfer pour lui. Malgré tout, il a reçu une punition morale assez forte.
Trente-deux ans après le Coup d'État du 11 septembre 1973 qui a porté Pinochet au pouvoir, comment le qualifieriez-vous ?
Comme un dictateur qui a été utilisé par la haute bourgeoise, la droite dure chilienne, par le gouvernement des États-Unis et par les multinationales pour agir contre l'humanité, contre la démocratie, contre le progrès de l'histoire du Chili et du monde.
















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