C’est l’heure des promesses sans fin : des usines, des ponts, des écoles, des routes. Le champion est l’actuel chef de l’état, le président Abdoulaye Wade. "J’ai deux projets pour vous. Le premier, c’est un grand aéroport international". Le lieu : la ville de Matam, près de la frontière mauritanienne, qui compte 17.000 habitants. Problème : le pont, qui menace de s’écrouler. Mais oh, il a aussi promis de le réparer.
Une semaine avant le jour de l’élection, les protestations abondent. Les signes sont présents partout : des restes de pneus brûlés, des victimes sont déclarées. C’est du déjà vu : des pierres volent, des pneus brûlent, les jeunes règnent – pour un temps. Puis la police arrive, tire des gaz lacrymogènes, en grande quantité. Les jeunes se dispersent, rient, puis se regroupent. Une nuit en rentrant chez moi, je sens que du gaz lacrymogène est entré chez moi.
Pays pour les millionnaires
Un discours de Moustapha Niasse, l'un des candidats de l’opposition : "Vous arrivez à l’aéroport, vous prenez l’autoroute le long de la côte, vous passez près du monument de la Renaissance africaine et puis vous logez dans un hôtel côtier luxueux. C’est ça le Sénégal que Wade a construit. Seulement pour les millionnaires."
Un grand vacarme dans ma rue. Un énorme cortège de 4x4, des voitures, je vois même des Hummer. Impressionnant. C’est Idrissa Seck, un des trois anciens Premiers ministres de Wade qui font tous campagne pour eux-mêmes. Seck s’est fâché avec son parrain pour des questions d’argent (quoi d’autre ?). Il a passé du temps en prison pour corruption – non prouvé. S’il est élu, son style sera le même : "Wade sans Wade", comme disait un commentateur politique.
Une longue discussion avec un expert agricole au cours d’un de ces interminables trajets de taxi au Sénégal. "Il est facile d’assister les paysans, dit-il. Fixez les prix de leurs produits, aidez-les à acheter des intrants et faites en sorte que leurs produits soient acheminés à temps vers les marchés. Alors ils pourront survivre. Le gouvernement a-t-il exécuté ne serait-ce qu’une de ces mesures ? Je ne pense pas".
Professionnels
À Kaolack, des jeunes ont détruit et brûlé les bureaux du PDS, le parti de Wade. Le parti croit fermement que c’est le travail de professionnels qui ont été payés pour le faire. Un des membres dit : "Nous devons déployer l’armée le jour du scrutin. Nous devons protéger l’électorat. Sinon les électeurs resteront chez eux, en particulier les femmes".
Dans le lieu isolé de Tambacounda, les jeunes rappeurs que je rencontre ne veulent pas être assimilés à leurs collègues de Dakar : "Nous sommes pacifiques. Oui, nous comprenons leur colère, mais vous savez quoi ? Votre vote est une chose bien plus puissante. Un pneu brûlé, puis c’est fini. Ceci, votre carte d’électeur, est une arme fatale. Utilisez-la !"
Sur le web, les spéculations sur le vol du scrutin par Wade font bon train, "comme ils l'ont fait en 2007". Le ministre de l’Intérieur est perçu comme le cerveau de l’opération. "Il l’a fait il y a cinq ans, il le refera", disent les spéculateurs. Les observateurs internationaux semblent pourtant ne pas se soucier du problème.
La chaîne de télévision TFM de Youssou Ndour passe en boucle des images des émeutes dans les rues de Dakar, accompagnées d’une plainte répétée… le musicien a lui-même été légèrement blessé au cours d’une des confrontations avec la police. En regardant les émeutes, un homme remarque : "Vous avez vu que les bombes de gaz lacrymogène utilisées par la police sont neuves ? Ils savaient que ça allait venir. Ils étaient préparés".
Un homme rentre dans le bar lugubre où je me trouve. Il s’assied, commande une bière, me regarde. Journaliste ? Il passe en revue les candidats à l’élection. "Niasse ? Trop vieux et c’est un socialiste. Je suis un libéral, comme le président. Je respecte beaucoup Abdoulaye Wade, mais il a fait ses deux mandats et ça suffit. Macky Sall ? Pas pour moi, ne lui faites pas confiance. Gadio ? Pas question, un gâchis de voter pour lui. Non, plutôt Idrissa Seck, c’est lui mon homme". La télévision montre des images répétées des violences. Personne ne regarde.
Rap anti-présidentiel
Tous les jours, un camion traverse les rues de Tambacounda. Il est chargé d’enceintes d’où sortent le rap anti-présidentiel de RedBlack intitulé Gorgui na dem (va-t’en, vieil homme). Des passants crient et dansent au son de la musique.
Les militaires votent également, avant tout le monde. Plus de spéculations. Et si Wade remporte la majorité au premier tour ? Le pays explosera. Et s’il envoie son armée pour interdire les manifestations et qu’ils refusent ? Il y a aura un coup d’Etat. Et si l’armée change de camp, avec la bénédiction de la "communauté internationale" ? Et si… ?
Un vendeur ambulant apparait sur la télévision nationale : "Je demande aux manifestants d’arrêter de brûler mes tables. C’est là que j’étale ma marchandise et si vous continuez je ne peux pas vendre. Merci".

















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