Sans nom, sans leader désigné, sans hiérarchie apparente, un mouvement de jeunes qui a vu le jour à Goma, il y a quelques semaines, déstabilise les autorités de la capitale du Nord-Kivu. Ce mouvement se bat pour la création d’emplois pour les jeunes.
Mélanie Gouby, Goma
"N'allez pas me faire croire que ce ne sont que quelques jeunes, il doit bien y avoir quelqu'un derrière tout cela?", s'interroge Floribert Djemba Hyango, président de l'Office Nationale de l'Emploi (ONEM) au Nord Kivu.
Dans un pays où organisation rime avec budget, ONG, ou encore politique, il est difficile de concevoir que des jeunes sans le sou se soient organisés d'eux mêmes, sans motivation pécuniaire. Pourtant le mouvement est bien spontané et s'il n'est pas désintéressé, c'est de l'intérêt général dont il s'agit.
Initié par quatre jeunes gens de Goma, ce "mouvement sans nom" dénonce les inégalités flagrantes entre la population et l'élite de la RDC, et demande aux autorités congolaises l'élaboration d'une politique de justice sociale.
"Notre société est basée sur l'inégalité. Certaines personnes naissent avec un emploi, une place dans une université en Europe. Ces gens n'ont pas intérêt à changer le système éducatif, tout comme ils n'ont pas intérêt à paver nos routes puisqu'ils roulent en 4x4", dit Micheline, l'une des quatre à l'origine de l'initiative.
Pour leur première action publique, le mouvement a choisi de bousculer la Fête du travail du 1er mai en accrochant des banderoles dans toute la ville pour dénoncer le chômage et l'absence de politique d'emploi du gouvernement congolais.
Avec plus de 85% de chômeurs, les jeunes Congolais bardés de diplômes vivent principalement de petits boulots qu'on appelle localement "bilaka" (raccommodage). Il n'est pas rare de voir un licencié en économie vendre des cartes d'unités pour téléphone portable dans la rue, en attendant des jours meilleurs.
"Dans de telles conditions, comment peut-on célébrer la Fête du travail?", s'exclame Micheline.
Impact
Les slogans élaborés par le mouvement ne dénonçaient pas seulement le manque de travail, mais aussi les inégalités d'accès à l'emploi.
"Offre d'emploi N°000 RDC. Conditions à remplir: argent, sexe, influence", lisait-on sur une banderole.
Affichée devant le bureau de l'ONEM à Goma, une autre banderole clamait "Non aux cartes de chômeurs, oui à une vraie politique de l'emploi". Un slogan qui n'a pas manqué d'interpeller Floribert Djemba Hyango.
Même s'il reste convaincu d'une manipulation politique, le président de l'ONEM au Nord-Kivu reconnaît la pertinence des problèmes soulevés par ce mouvement de jeunes et a évoqué leur action du 1er mai dans une réunion avec le ministre provincial du Travail.
"Ce qu'ils dénoncent sont des fait réels, mais l'ONEM n'a pas de moyen et il est difficile d'avoir une politique de l'emploi avec l'insécurité", se défend-il.
"Nous faisons l'intermédiaire entre chômeurs et emplois, mais les entreprises ne viennent pas nous voir. On préfère embaucher son frère, son cousin, son ami…"
Pour les jeunes du mouvement, être pris en compte par les autorités est déjà un grand pas.
Plusieurs radios locales ont aussi parlé de leur initiative et un débat a été organisé suite à leur action du 1er mai. Pourtant, pas de folie des grandeurs chez ces jeunes, qui refusent de se comparer aux mouvements du Printemps arabe et restent réalistes par rapport à leur impact.
"Ce que nous voulons, c'est la dignité humaine. Et si nous ne sommes pas les bénéficiaires de nos actions, nous pouvons avoir un impact à long terme pour les générations futures", dit Juvin, un autre membre du mouvement.
Ensemble, c'est tout
Dans un pays fortement marqué par le "débrouillez-vous" instauré par le dictateur Mobutu Sese Seko, c'est bien cette notion de bien commun, dénuée d'intérêt personnel, qui détonne et étonne les autorités. Le mouvement s'autofinance avec la participation de ses membres, et chacun y met du sien du mieux qu'il peut car c'est de temps plus que d'argent dont leurs actions ont besoin.
"Nous avons passé des nuits entières à discuter et à réaliser les banderoles ensemble. Cela a créé une équipe solidaire", raconte Micheline.
Le nombre d'adhérents a augmenté depuis le 1er mai et chaque semaine de nouveaux jeunes veulent se joindre au mouvement.
Motivée par le besoin d'exprimer leur ras-le-bol et de prendre leur avenir en main, cette génération qui a grandi dans la guerre veut arrêter d'attendre qu'elle prenne fin pour vivre.
"Nous devons apprendre à risquer ensemble. On dit souvent que ce pays ne nous donne rien, mais qu'est-ce que nous lui donnons, nous, à ce foutu pays ?"
Deuxième volet d'un triptyque sur le chômage des jeunes en Afrique













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