Alassane Ouattara n’a pu obtenir la reddition de Laurent Gbagbo et son armée n’a pu le déloger du bunker où il s’est réfugié. Ouattara veut tourner définitivement la ‘page Gbagbo’. Il s’est adressé, jeudi soir, aux Ivoiriens. Il a annoncé des mesures pour un retour à la normale dans un pays au bord d’une crise humanitaire sans précédent. Comment les Ivoiriens ont-ils perçu son message ?
Selay Marius Kouassi, Abidjan, Côte d’Ivoire
Un discours tant attendu
Après l’annonce de l’arrivée imminente des Forces républicaines (pro-Ouattara) sur la capitale économique ivoirienne, la nouvelle qui a le plus retenu l’attention des Ivoiriens ces dernières semaines est l’annonce du discours d’Alassane Ouattara à la nation ivoirienne ; son discours annoncé pour le jeudi 7 avril à 20 heures.
L’horloge sonne. Il est 20 heures. C’est l’heure habituelle à laquelle le générique du journal télévisé du soir commence. Dans les foyers qui ont encore la chance d’avoir l’électricité, les membres de la petite famille ont les yeux rivés sur le poste téléviseur.
Ambiance électrique
Chez la famille Ahi, Il n’y a pas de poste téléviseur, on s’est réuni autour d’un petit transistor. On attend aussi impatiemment le discours d’Alassane Ouattara. 20h 05, la musique joue encore, point de discours. 20h 10, l’attente devient insupportable. On se pose une question : était-ce une blague ?
"Chers auditrices, chers auditeurs, le chef de l’Etat, son Excellence Alassane Ouattara, s’adressera dans quelques instants à la nation, restez à l’écoute", annonce le speaker sur la chaîne TCI (Télévision Côte d’Ivoire – une chaîne pro-Ouattara). Dans la maisonnée, l’ambiance électrique retombe.
Commentaires instantanés
Une trentaine de minutes environ, voici le temps qu’aura duré le discours de Ouattara. Il est rassembleur, appelle à la paix, à la réconciliation et à la reconstruction de la Côte d’Ivoire.
"C’est bien le discours qu’on attendait, la Côte d’Ivoire doit renaître, on doit aller de l’avant", affirme, satisfait, Hilaire Ahi. Son frère cadet, Hervé Ahi, lui, ne partage pas ce point de vue. "Gbagbo n’a pas quitté le pays, le problème n’est pas encore résolu, des contestations peuvent naître et augmenter le degré de violence dans le pays", regrette Hervé.
Au bout du fil, Aristide Kouakou, l’ami d’Hilaire, pense qu’Alassane Ouattara a prononcé un discours salvateur. "On attend de le voir [Ouattara] à l’œuvre. Il a promis de rouvrir les banques, d’arranger les installations électriques et hydrauliques, de réapprovisionner les marchés en vivres et les hôpitaux en médicaments et d’assurer la sécurité des citoyens. Je crois que si cela est fait, la vie reprendra son cours normal. Le reste, c’est juste des détails".
Le jour se lève sur Abidjan, ville quasi morte
Abidjan, 7 heures. Au lendemain du discours prononcé par Ouattara, les rues sont encore vides. La vie semble y avoir disparu, ou peut-être refuse-t-elle d’y renaître. Abidjan, la bouillante capitale ouest-africaine, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Les populations hésitent toujours à sortir. On attend certainement beaucoup plus de sécurité. La psychose est toujours présente.
Les rues toujours pleines de psychose
La guerre a modifié bien des habitudes des Ivoiriens ; on ne se sert plus la main. On ne garde pas les mains dans les poches non plus. C’est un geste à ne pas faire surtout. On les soulève tout simplement et on les tient bien en vue pour montrer au passant avec qui on veut engager une causerie amicale qu’on n’est pas armé. On le fait pour gagner la confiance des autres. La méfiance est encore là, bien grande. La hantise aussi.
Devant la petite fabrique de pain encore ouverte à Cocody, une cinquantaine d’habitants (les plus téméraires certainement) attendent le pain qui cuira dans six heures de temps (il n’y a plus de gaz ni d’électricité - on prépare au charbon de bois et la cuisson est très lente), on n’ose pas commenter le discours de Ouattara. Il est encore trop tôt pour le faire. On ne sait pas de quel bord est celui qui est en face.
La "page Gbagbo"
Pour Esther Yavo, éducatrice préscolaire, la page Gbagbo sera difficile à tourner. "On ne pourra connaître de paix véritable et durable tant qu’il [Gbagbo] sera cloîtré dans le bunker de son palais et que Ouattara, de son côté, tentera de gérer le pays depuis un hôtel 4-étoiles. On n’est pas encore sorti de l’ornière", affirme Esther, inquiète pour l’avenir du pays.
La question de la sécurité des citoyens se trouve au cœur des inquiétudes émises sur l’avenir de la Côte d’Ivoire.
"Les fidèles partisans de Gbagbo, notamment les jeunes qui sont encore en armes et qui sont mécontents, tenteront de se venger et de commettre des crimes ou des actes de sabotage. Ils pourraient menacer continuellement la stabilité du pays", fait remarquer une Abidjanaise qui a requis l’anonymat.
A Abidjan, beaucoup d’Ivoiriens encore cloîtrés chez eux, comme Amandine Bohoussou, se posent des questions. "Un discours à lui seul peut-il réussir à faire tourner une page aussi mémorable de l’histoire politique d’un homme et d’un pays ? Tourner la ‘page Gbagbo’ maintenant ? Non, je n’y crois pas. Peut être qu’avec le temps ça sera possible, mais combien de temps faudra-t-il attendre ? ", s’interroge Amandine.
Visiblement, de grands défis attendent l’équipe d’Alassane Ouattara.














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