Onze membres d’un gang de trafiquants d’êtres humains comparaissent actuellement devant le tribunal de Zwolle, dans l’est des Pays-Bas. Ils sont accusés d’avoir attiré sous de faux prétextes de jeunes Nigérianes en Europe et de les avoir forcées à travailler comme prostituée. Hélène Michaud, du département Afrique de Radio Nederland Wereldomroep, s’est rendue au procès.
"Josephine se sent menacée", dit le juge. "C’est le droit des accusés d’être à même de suivre leur procès dans toutes ses facettes", rétorque l’avocat de la défense, qui affirme qu’il n’existe aucune preuve "concrète" de ses craintes, qui, ajoute-t-il, sont trop vagues et non vérifiables. Mais pas moins réelles, je pense.
Gros poissons
Et en cette troisième journée de ce méga procès, il n’est pas clair du tout si Josephine sera d’accord de témoigner contre Solomon O. et Gilbert E., les "gros poissons" dans un gang de 11 personnes accusées d’avoir fait entrer illégalement en Europe des douzaines de Nigérianes comme elle et de les avoir forcées à se prostituer.
Jusqu’à présent, les deux hommes ont fait usage de leur droit au silence et j’ai donc hâte d’entendre la voix des personnes réellement impliquées dans l’affaire et non pas uniquement celle de leurs juges ou avocats.
Solomon, 44 ans, polo brun assorti à ses lunettes "cool" et baskets foncées, se lève avec désinvolture quand le juge, après une brève suspension d’audience, annonce que les accusés devront quitter la salle d’audience afin de permettre à Josephine de témoigner librement.
Edo
Josephine, tout juste 20 ans, grassouillette, trench-coat beige, pantalon couleur pêche, les cheveux décrêpés tombant sur les épaules, parle lentement et timidement. En langue edo, parlée dans l’Etat d’Edo, dans le sud-ouest du Nigeria, d’où viennent de nombreuses victimes et de nombreux trafiquants d’êtres humains.
Serait-elle d’accord pour témoigner en leur présence ? Non, dit-elle, manifestement terrifiée. "Ils me font tous peur, ils se connaissent tous."
Puis elle se calme et bouge souvent avec vigueur de la main gauche tandis qu’elle raconte l’histoire de son voyage traumatique vers l’Europe.
Séance de vaudou
Un jour, alors qu’elle vend sur le marché des "choses" avec sa mère malade, elle fait la connaissance d’une femme répondant au nom de "Queen". La dame lui propose de lui trouver du travail en Europe, comme vendeuse, afin d’aider sa famille. Josephine est reconnaissante. Non, dit-elle au juge, il n’a pas été question de prostitution. Elle est amenée par la suite à Lagos, où, au cours d’une séance de vaudou, un prêtre lui dit qu’elle allait mourir ou bien sombrer dans la folie si jamais elle révélait quoi que ce soit sur les gens qui l’aideront à voyager à l’étranger.
Avait-elle une idée quelconque de la valeur des frais de voyage vers l’Europe qui s’élevaient à 60.000 euros et qu’elle s’engageait à rembourser, comme on le lui avait dit ? Non, la seule monnaie qu’elle avait jamais vue était le naira nigérian et les quelque 300 à 500 nairas (1.40 à 2.30 euros) qu’elle gagnait par jour.
Josephine reste calme et fournit de son plein gré, semble-t-il, un grand nombre d’informations sur son vol vers Amsterdam et sa demande d’asile. Mais quand le juge lui demande, en lui tendant une photo : "C’est Solomon ?", elle se fige et garde le silence. Oui, c’est lui. "J’ai peur", dit-elle. L’interprète lui offre un mouchoir en papier. Elle pleure et déclare qu’elle ne veut plus rien dire à ce propos. Sa voix est faible, presque inaudible.
Menaces de mort
Solomon, dit-elle en serrant très fort son mouchoir en papier de sa main droite, est celui qui l’a cueillie du centre de détention pour mineurs aux Pays-Bas et l’a mise dans un autocar de nuit pour l’Italie, avec Joy, Teresa et une autre fille. Là, elle est présentée à une femme appelée Lovely, mais c’est durant un appel téléphonique avec Queen qu’elle apprend pour la première fois qu’elle va travailler comme prostituée.
"Prostitution, rue, argent" : ce sont les trois mots que j’entends et qui résument la vie de Josephine en Italie, avant que la voix de l’interprète ne poursuive : "Ils m’ont forcée à travailler dans la prostitution, sinon ils allaient tuer ma famille en Edo." Après sa déposition à la police néerlandaise, en 2006, plusieurs personnes ont été arrêtées et depuis, dit-elle, sa famille a reçu des menaces de mort et sa mère a dû déménager à trois reprises.
Joséphine a terminé de témoigner mais soudain elle est prise de désespoir quand quelqu’un fait remarquer qu’il aurait été préférable pour les accusés d’être présents.
"Jamais, jamais, jamais", crie-t-elle, avant de quitter la salle d’audience.

















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