Il faut de l’énergie pour reconstruire un pays détruit par la guerre. Mais voilà, 1% seulement de la population soudanaise, estimée à 9 millions, a accès au réseau électrique. Juba, la capitale, est privée de courant depuis des semaines. Même aux endroits alimentés par un réseau électrique, l’approvisionnement est inexistant ou imprévisible. Une exception cependant : la ville de Yei, là ou l’électricité est produite par ses habitants pour ses habitants.
Par Anne Haaksman de Koster, Yei
Dans cette ville située près de la frontière ougandaise, les rues sont éclairées, même après le crépuscule, les résidents flânent dans les rues et les fans regardent les matches de foot dans les bars. Oui, à minuit la ville de Yei s’éteint, mais dès 7 heures du matin, elle se rallume : une véritable ‘succes story’.
Au lendemain de la guerre civile, un réseau électrique était indispensable pour aider à la reconstruction de Yei. En 1997, la ville avait été envahie par l’Armée de libération du peuple soudanais et lourdement bombardée. Cette situation prit fin en 2005 avec la signature d’un accord de paix entre le Sud et le Nord.
Au départ mise sur pied grâce aux fonds de l’USAID, l’agence des Etats-Unis pour le développement international, la fourniture d’électricité n’a pas été confiée au gouvernement local ni à une compagnie étatisée. Au contraire, en 2012, elle a été donnée à Yei Electric (YECO), une coopérative dont la direction a été confiée à certains de ses membres, eux-mêmes utilisateurs d’énergie.
Grâce en partie au retour de nombreux réfugiés sud-soudanais, la population de Yei s’est accrue ces 7 dernières années pour passer de 150.000 à 500.000 habitants. La présence d’énergie est la raison principale de cette expansion, incitant de nouvelles implantations d’entreprises.
Coiffure by night
Aisha attend, dans son minuscule salon de coiffure, le premier client de la journée. Les bigoudis sont en train de chauffer. La musique sort d’un appareil stéréo.
"Sans énergie, il me serait impossible de faire marcher mon commerce", affirme la jeune Ougandaise de 26 ans qui préfère se faire appeler par son prénom. "J’ai besoin de sèche-cheveux après avoir lavé les cheveux et mis les bigoudis. De plus, si j’ai de la lumière, je peux prendre des clients après la tombée de la nuit."
Elle travaille avec en moyenne cinq clients par jour. Elle se fait payer 10 livres soudanaises (environ 1€75) par shampooing et 80 livres (14 euros) pour des extensions, des tresses et des permanentes. Cependant, Aisha ne peut pas se permettre d’acheter son propre générateur, qui peut coûter jusqu’à 1.000 livres (175 €), frais de fioul non compris.
De toute façon, la coiffeuse n’a pas à se soucier de remplir des bidons de fioul, car son salon est relié par un câble à l’électricité de la ville. Elle a ouvert son salon il y a trois ans, au moment de sa venue à Yei. Son salon possède à l’heure actuelle l’une des 1.200 connexions de la ville.
Nouvelles entreprises prospères
"Créer un climat d’affaires hospitalier est le but recherché par la coopération", assure Bullen Kajomere, membre du conseil d’administration de YECO. "Depuis 2006, les rues principales sont éclairées, la ville est plus sûre et les gens peuvent travailler à la lumière des lanternes."
Il ajoute : "Yei a été en mesure d’accueillir des universités et des grandes entreprises, comme les fournisseurs de services téléphoniques et des compagnies d’eau minérale. Ce qui stimule notre économie et la création d’emplois."
Une nouvelle entreprise prospère est un cybercafé géré par Dennis Duku, jeune homme de 21 ans. "Les gens veulent être reliés au monde extérieur et envoyer des messages et prendre de l’information, " dit-il. Un grand sourire aux lèvres, il ouvre la porte de son café. La pièce contient huit ordinateurs, chacun ayant un écran sur lequel on peut voir la carte du Soudan.
Fluctuations
Au contraire d’Aisha, Duku possède un générateur. "Nous sommes dépendants de l’énergie et c’est pourquoi nous avons un générateur de courant, " explique-t-il. "C’est utile quand le prix de l’électricité est trop élevé."
Mais les deux entrepreneurs connaissent chaque jour le tarif exact de YECO. A cause des prix fluctuants du pétrole, il varie entre 1,50 (2,20€) et 2 livres (3,50€) par unité. Kajomere reconnait les fluctuations. "Mais nous maintenons nos services et avons un accord raisonnable et stable pour la distribution de fioul", assure-t-il.
La coopérative fournit de grands efforts pour former le personnel non seulement sur le plan technique, mais aussi quand il est nécessaire de rendre des services à la communauté. Selon le membre de la direction de YECO, l’une des raisons pour lesquelles les demandeurs doivent attendre avant d’être reliés est préventive : la coopérative veut éviter autant que possible une "surchauffe" des équipements et du personnel. "Nous ne voulons pas noircir les ampoules", sourit-il.
L’extension du réseau se fait lentement, mais la nouvelle de ce succès se répand. Alors que de nombreuses entreprises et maisons du centre de la ville sont connectées, des milliers d’habitants des zones résidentielles ne peuvent rien faire d’autre qu’attendre pour avoir du courant dans un futur proche. En fait, ils continuent de se battre avec des bougies et des lampes à piles. A l’heure actuelle, de nombreux représentants d’autres villes soudanaises viennent visiter YECO afin de voir s’ils peuvent copier le projet d’énergie de Yei.

















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