Dans certains quartiers de la ville d'Abidjan, la capitale économique ivoirienne, la quête d'eau potable des populations est quelque peu similaire à un parcours du combattant ; un parcours rendu de plus en plus difficile par les tenanciers des points informels de revente d'eau informels.
Selay Marius Kouassi, Abidjan, Côte d'Ivoire.
Nostalgie de l'eau
Il y a cinq ans, lorsqu’Adrien Yavo et sa famille se sont installés à Accadémie, un quartier situé dans la commune de Yopougon au sud-ouest d'Abidjan, un quartier en pleine construction à l'époque, l'eau coulait encore à flots des robinets. Ce n'est plus le cas aujourd'hui !
La ration journalière d'eau d'Adrien est réduite à quelques bidons ; une ration qu'il doit aux relations personnelles qu'il entretient avec le propriétaire d'une fontaine qui habite un quartier voisin.
Adrien est amer ! "On peut bien m'expliquer que la pression de l'eau est faible dans ce quartier parce qu'il est à présent surpeuplé. Mais de là à me convaincre que les riverains de ce quartier restent quelque fois deux jours sans avoir de l'eau à cause de sa surpopulation, c'est absurde !... Voyez, on est entouré d'eau ; la lagune, la mer," lance Adrien, le corps trempé de sueur après avoir poussé une brouette contenant 4 bidons d'eau sur une distance d'environ deux kilomètres.
Une réalité commune
Dans plusieurs autres quartiers de la commune de Yopougon, et dans les communes de Koumassi, de Port-Bouët et d'Abobo, les populations ont un sort moins bien reluisant. A celles-ci s'offre une alternative unique pour s'approvisionner en eau : l'achat de l'eau aux points de vente informels d'eau tenus par des particuliers ; le système d'adduction en eau potable installé dans les domiciles n'étant pas régulièrement approvisionné en eau.
Fontaine personnelle à but lucratif
Dans le quartier de Port-Bouët, Ladji Fofana a transformé son compteur d'eau à usage personnel en fontaine publique à but commercial, sans l'aval de la SODECI (Société de Distribution d'Eau de Côte d'Ivoire).
Ladji justifie son action par une motivation philanthropique : "Je ne peux vivre dans l'abondance tandis qu'autour de moi des populations sont dans le manque ; le manque d'eau ! C'est ce qui m'a poussé à ouvrir cette fontaine publique et je sers de l'eau à tous sans discrimination."
Au pied de la fontaine, bidons, cuvettes et bassines s'entrechoquent dans un tumulte retentissant. Leurs propriétaires, hommes et femmes, visages renfrognés, font le pied de grue impatiemment. Aïssata Madou en fait partie, elle attend depuis plus d'une heure. Elle voit l'activité de Ladji d'un autre œil.
Courroux
"Nous sommes à la merci de ces vendeurs d'eau qui sans crier gare augmentent le prix de l'eau. Le prix qu'ils pratiquent est largement supérieur à celui de la SODECI leur tarification est simplement arbitraire," se plaint Aïssata.
De Port-Bouët à Abobo en passant par Koumassi, le prix d'une bassine d'eau d'environ une quinzaine de litres varie entre 20 et 50 Fcfa (entre 0,03 et 0,07 euro).
Dans la file des "clients" de Ladji, dame Amina Ouattara est également courroucée ! "Ce désordre autour de l'eau est inexplicable ! Mon mari a formulé depuis plus d'un mois une demande pour obtenir un compteur personnel, mais depuis rien. Combien de temps attendra t-il ?" s'interroge Aminata.
Aminata voit la "torpeur" des autorités compétentes, face aux activités des revendeurs informels d'eau qu'elle qualifie de "mafia de l'eau" comme une complicité passive. Dans la plupart des quartiers précaires et difficiles d'accès, les activités de la "mafia de l'eau" ne se limitent pas à la surenchère aux points de revente informels d'eau, mais au siphonage nocturne de l'eau potable, des grandes canalisations de la SODECI.
Installations désuètes et fraude au banc des accusés
Du côté de la SODECI, deux facteurs majeurs sont mis au banc des accusés : d'abord, les installations désuètes et inadaptées, du fait qu'elle n'arrivent plus à satisfaire aux besoins en eau d'une population croissante ou du fait qu'elles aient été en partie endommagées du fait de la guerre, et ensuite la fraude sur le réseau des infrastructures d'approvisionnement en eau potable.
Si pour la remise en l'état des installations hydrauliques désuètes, la solution semble toute trouvée dans le renouvellement et la construction de nouvelles installations, pour la fraude, ce n'est pas encore le cas.
Jusqu'ici, il n'existe dans la législation ivoirienne aucune une loi spécifique qui punit la fraude sur le système d'approvisionnement en eau potable; un état de fait qui s'il perdure continuera d'offrir à la "mafia de l'eau" un terrain sur lequel il prospérera au grand détriment des consommateurs d'eau potable.


















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