Extradé du Canada en janvier dernier, Léon Mugesera vient de perdre une bataille cruciale devant la justice rwandaise. Le linguiste est poursuivi pour un discours prononcé en 1992. Son procès rappelle celui du chanteur Simon Bikindi condamné par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR). Des mots sont en cause dans les deux cas.
Par Clive Muhenga, Dar es Salaam, Tanzanie
Tous deux originaires de Gisenyi (nord) et membres du parti présidentiel de l’époque, le Mouvement républicain national pour la démocratie et le développement (MRND), Mugesera et Bikindi se connaissaient bien. Ils se rencontraient souvent lors des meetings de leur formation politique, que les danseurs du ballet de Bikindi animaient alors que Mugesera enflammait les foules. Mais leurs destins se sont séparés quelques jours après un discours en langue rwandaise prononcé par Mugesera le 22 novembre 1992 lors d’un rassemblement du MRND à Kabaya, dans la préfecture de Gisenyi.
En guise de péroraison d’une trentaine de minutes de harangue, l’universitaire, portant au cou un foulard aux couleurs de son parti, évoque une rencontre avec un membre du Parti libéral (PL) alors soupçonné de complicité avec les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR) actuellement au pouvoir. Le PL comptait plus de Tutsi que les autres formations à l’époque. "Je lui ai dit : Moi, je te fais savoir que chez toi c’est en Ethiopie, que nous vous y ferons arriver via la (rivière) Nyabarongo pour que vous parveniez vite là-bas."
Il ne croyait pas si bien dire : en 1994, des Tutsi furent jetés, vivants ou morts, dans cet affluent du fleuve Nil. Trois jours après le discours, le ministère de la Justice, alors dirigé par un membre du PL, émet un mandat d’arrêt. Le linguiste fuit son pays pour se réfugier au Canada.
Bikindi
Après le départ de son aîné, Bikindi, alors au faîte de sa popularité, poursuivit son œuvre à travers des chansons mobilisatrices. La plus célèbre de ses compositions militantes est Impuruza (L’alerte) exécutée pour la première fois en 1993 et plusieurs fois diffusée pendant le génocide sur les ondes de la tristement célèbre Radio-télévision libre des mille collines (RTLM). Dans un style hautement littéraire et souvent sibyllin, l’auteur appelle à l’unité des "descendants de l’ancêtre des cultivateurs" face aux FPR-Inkotanyi.
Selon les experts du Rwanda, les Hutu sont traditionnellement agriculteurs tandis que les Tutsi sont éleveurs. "Les roitelets hutu ont été décimés par la lance, laissant le Tutsi célébrer sa victoire en clamant : chiens et souris sont morts, restent la vache et le tambour", symboles de l’ancienne monarchie tutsi, s’indigne-il, dans cette célèbre chanson au rythme particulièrement entraînant. Il boucle la série en dédiant, en juillet 1994, une chanson aux soldats de Turquoise, la fameuse opération militaro-humanitaire française. Car, quelques jours après, il quitte le pays, fuyant l’avancée des rebelles du FPR.
L’artiste échouera finalement aux Pays Bas où il sera arrêté en juillet 2001, puis transféré et jugé au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) à Arusha.
L’essentiel de l’acte d’accusation repose sur ses chansons. Certaines ont été jugées incendiaires mais n'ont pas pesé dans le jugement, ayant été composées avant le 1er janvier 1994, avant la période de compétence du tribunal. In fine, Bikindi écopera de 15 ans de réclusion pour un discours prononcé en juin 1994 depuis une voiture sonorisée sur une route reliant deux communes rurales de la préfecture de Gisenyi.
Une bataille cruciale perdue
La loi rwandaise sur la répression du génocide en vertu de laquelle Mugesera est jugé, prévoit, quant à elle, une compétence temporelle allant du 1er octobre 1990 au 31 décembre 1994. Après s’être battu avec succès pendant plusieurs années contre son expulsion, l’ancien vice-président du MRND pour la préfecture de Gisenyi a été remis aux autorités rwandaises en janvier dernier. Il répond d’incitation directe et publique à commettre le génocide des Tutsi, pour le discours de Kabaya. L’universitaire avait longtemps réussi à convaincre les juges canadiens que, dans ce discours en langue rwandaise, il n’avait fait qu’exercer son droit d’expression.
Kinyarwanda
Mais les choses ne s’annoncent pas si faciles devant la justice de son pays où il vient de perdre une bataille cruciale. Le mardi 3 avril, la juge Sauda Murererehe du Tribunal de grande instance de Nyarugenge, dans la ville de Kigali, a décidé que l’interrogatoire et le procès de l’accusé devaient se dérouler en kinyarwanda, rejetant une requête de Mugesera qui demandait que la procédure se déroule en français. Refusant d’être interrogé en kinyarwanda, il avait avancé qu'après vingt années passées dans un pays non-rwandophone, il ignorait la terminologie juridique en kinyarwanda.
Appel
Il a droit de faire appel de cette décision, comme l’a souligné, à la sortie de l’audience, son avocat rwandais Donat Mutunzi. "Mais ce ne sera qu’un baroud d’honneur", a commenté un autre plaideur du barreau de Kigali, qui a requis l’anonymat. Mugesera n’est cependant pas rentré bredouille dans sa cellule à la prison centrale de Kigali (PCK) car il a obtenu un nouveau report d’un mois pour pouvoir constituer une équipe de défense robuste.













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